L’observatoire nautique de Louis Collas

L’histoire de cet observatoire est assez rocambolesque et commence par un discours de François Arago prononcé à la Chambre des Députés en juillet 1839.

De nombreux navires se perdent en mer ou échouent sur les côtes à cause du mauvais calcul de leur position, de leur longitude en particulier, qui est déduite de l’observation d’étoiles à une heure précise. Connaître l’heure précise, donnée par le chronomètre du capitaine, est primordial, mais les chronomètre doivent être mis à l’heure avant chaque départ et le capitaine doit connaître la façon dont il avance ou retarde.

Cependant les capitaines sont dépourvus de moyens de faire cette étude préalable. Au Havre par exemple, l’encombrement des navires dans le port est un obstacle réel à toute observation, et le ciel embrumé avec les fumées des cheminées est une difficulté plus grave encore. Tous ces inconvénients disparaîtront avec les secours que fourniront des petits observatoires nautiques.

Le ministre des Travaux Publics décide de la construction d’un observatoire nautique au Havre et charge le ministre de l’Agriculture et du Commerce d’étudier ce projet. À sa demande, l’Académie des Sciences nomme une commission composée de MM. Bouvard, Arago, Beautemps-Beaupré et Savary. Ils visitent le port du Havre et indiquent qu’un bastion jouxtant l’Hôtel de Ville serait le meilleur emplacement parmi les trois lieux potentiels inspectés. Cette position est confirmée plus tard par Humbolt.

Entrée du port du Havre en 1860

Vingt ans plus tard, en 1859, Louis François Collas reprend l’idée d’Arago et propose d’installer au Havre un observatoire nautique à l’emplacement recommandé. Il explique qu’en l’espace de 20 mois, sur 135 navires perdus en mer, 59 l’avaient été à la suite d’une erreur de calcul de leur longitude, et donc du réglage de leur chronomètre. Les anglais avaient diminué ce chiffre de moitié en installant des observatoires sur les ports. Le constat est le même dans d’autres pays côtiers comme la Hollande, le Danemark, etc.

Le 7 mars 1860, le maire du Havre, Just Viel, présente au conseil municipal une demande de location gratuite de l’ancien Hôtel de ville (aussi appelé Lieutenance ou Hôtel de Beauvoir) par l’administration des Pont et Chaussées pour l’installation de ses bureaux, par l’administration des postes pour l’installation des bureaux de la poste maritime, et par M. Collas pour l’installation d’un observatoire maritime.

Le conseil municipal renvoi l’examen à une commission composée de MM. Oursel, Marcel et Bérard, et sont de l’avis de donner la priorité à l’établissement de l’observatoire de Collas sur l’installation des Ponts et Chaussées, et c’est aussi l’avis que le sous-préfet avait fait valoir dans un courrier la veille.

Vue de l’ancienne mairie, depuis la ville

Le 22 mars suivant, la commission présente son rapport au conseil municipal. Tout d’abord, elle présente le bâtiment de l’ancien hôtel de ville comme étant une source de revenu qu’il ne faut pas laisser vide d’occupants. Elle résume ensuite les trois propositions reçues.

  • La première date du 26 janvier 1860, de M. Collas qui demande une partie de l’hôtel de ville pour y établir son observatoire. Cette demande est appuyée par le sénateur-préfet, la chambre de commerce et les autorités maritimes. La commission reconnait l’utilité publique de cet établissement et le bien qu’en tirerait le port du Havre. Elle fait état des recettes que cela générerait, les capitaines devant en effet payer l’observatoire pour faire régler leurs chronomètres. Les locaux demandés sont même décrits :
    – au rez-de-chaussée, la grande salle et le grand escalier
    – au 1er étage, la salle des mariages, l’antichambre et les deux cabinets des adjoints
    – au 2ème étage, la salle des commissions, celle de l’état civil et les pièces de la façade ouest
    – et le petit jardin pour installer la lunette méridienne.
    Ayant appris que d’autres souhaitaient aussi prendre possession du bâtiment, Collas a assuré la mairie qu’il pourrait se contenter de moins d’espace.
  • La seconde proposition est reçue le 20 février 1860 et provient des Ponts et Chaussées qui suggèrent que la mairie du Havre leur offre l’intégralité du bâtiment. Si la commission n’est pas opposée à l’occupation par les Ponts et Chaussées, elle n’est pas du tout favorable à l’occupation gratuite du bâtiment, ni à l’abandon du projet de Collas et souhaite lui réserver des locaux.
  • La troisième proposition du 5 mars 1860 vient de la Poste dont les locaux de la poste maritime dans la tour François 1er voisine vont disparaître après la démolition en cours de la tour. Ils ne demandent que quelques pièces au rez-de-chaussée.

Les propositions de Collas et de la Poste ne demandent qu’une partie du bâtiment. La commission propose donc de rejeter en première analyse ces deux propositions, car pour eux, le bâtiment doit être occupé en bloc et non partiellement. Elle analyse ensuite la proposition des Ponts et Chaussées et met en avant tous les « sacrifices » que le Havre a déjà faits en donnant à l’état des terrains, en payant des taxes et redevances, etc. pour conclure qu’il n’est pas raisonnable de céder gratuitement ce bâtiment. Elle rejette donc aussi la proposition des Ponts et Chaussées, à moins qu’ils n’acceptent de payer un loyer, et s’entendent ensuite avec la Poste et Collas pour qu’ils installent leurs bureaux. Le prix de la location est fixé à 4000 francs par an.

Une fois le rapport présenté, le conseil municipal rappelle l’importance de l’observatoire de Collas pour la sécurité des marins. C’est à ce moment qu’un des membres du conseil dit qu’il est « autorisé à déclarer que M. Collas est prêt à accepter un bail de la totalité de l’ancien hôtel de ville » moyennant les 4000 francs requis. Cette parole signe la fin de l’affaire de Collas…

Le 5 avril, le maire du Havre communique sur la proposition de Collas de louer l’ancien l’hôtel de ville moyennant un loyer annuel de 4000 francs. Il ajoute que les Ponts et Chaussées n’ont pas donné suite à la contre-proposition suggérée par la commission du 22 mars. Collas commence à s’installer.

Vue de l’ancienne mairie du Havre, à gauche de la porte du Perrey

Ces locaux sont désertés depuis 1855 date de la construction de la nouvelle mairie, mais M. Viel se serait engagé auprès de Collas à les remettre en état. Collas décrit ainsi son installation dans la note qu’il adresse à l’Académie des Sciences :

L’observatoire fondé dans le vaste bâtiment de l’ancien hôtel de ville réunit tous les avantages d’un grand établissement, à la portée de la marine, sur le bord de mer, et éloigné de toute grande voie de communication. Le bâtiment de la lunette méridienne est construit sur un bastion des anciennes fortifications solidement établi dans l’ouest du principal corps de bâtiment à 5m25 au dessus du niveau de la mer et isolé de la grande place de Provence par des fossés d’une profondeur de 12 mètres.
(…)
Le massif de pierre et béton qui reçoit les piliers de la lunette et de la pendule sidérale est élevé sur un sol solide à 4m 50 de profondeur et les deux piliers de la lunette, complètement isolés du plancher de l’observatoire ont été dédoublés d’une seule pierre parfaitement homogène et coupée parallèlement à son lit de carrière afin de rendre l’effet de la dilatation presque insensible. L’horizon est borné au sud par une côte peu élevée du Calvados, à 12 km en mer, et au nord par des maisons formant un angle de 12 à 15° sur l’horizon.

Collas achète son matériel et s’installe en 1861. Il communique dans les journaux des sociétés scientifiques françaises sur l’ouverture de son observatoire nautique. Le Dépôt de Guerre voisin lui prête du matériel dans l’attente des instruments qu’il a commandés.

La lunette commandée à M. Brunner doit avoir 1m60 de distance focale, 105 mm d’ouverture et un grossissement de 90 à 115 fois. En attendant on y avait installé provisoirement une lunette méridienne libéralement prêtée par le Dépôt de la Guerre, une très bonne pendule sidérale de Lépaute, une grande lunette chercheur de couche à 2 mètres de foyer et 150 mm d’ouverture, un cercle répétiteur, un instrument à réflexion de Gambey pour la marine, une pendule de temps moyen et tous les instruments de physique pour les observations météorologiques ou magnétiques, ont été établis par des artistes éminents de Paris : Secretan, Fastré et Baudin.

Il investi pour plus de 80 000 francs et recrute deux assistants, Auguste Berthoud, un horloger d’Argenteuil, ville d’origine de Collas, et E. Thirion, qui était entré en 1854 comme calculateur à l’Observatoire de Paris (il en démissionnera en 1862) et membre du Bureau des Longitudes.

Le jardin dans lequel il souhaitait installer la lunette méridienne n’est pas adapté. Il décide de l’installer sur le bastion Saint André, à l’ouest du bâtiment. Il y fait construire par le Génie de l’administration de la Guerre un petit bâtiment au dessus d’un massif en béton de 4,50 m d’épaisseur, des piliers en pierre de taille monoblocs taillés dans la même pierre pour éviter les problèmes de dilatation différentielle. La lunette prêtée par le Dépôt de la guerre est montée dessus. Les ingénieurs du Génie prennent leur temps et mettent plus de 8 mois à construire l’ensemble. De plus, ils jettent tous les gravats des chantiers voisins (la Tour François 1er est en cours de reconstruction) dans les fossés qui entourent le bastion… ça amplifie les vibrations et rend plus difficile l’observation à la lunette méridienne.

Collas habite à ce moment rue Necker, à quelques marches de la rue Escarpée, comme cela est porté sur la liste des électeurs.

La détermination précise de la longitude de l’observatoire est un préalable obligatoire pour garantir la précision des mesures. Il fait logiquement appel à Urbain Leverrier, directeur de l’Observatoire de Paris qui a l’exclusivité (officieuse) de ce type de mesures. Leverrier envoie son collègue, M. Lépissier. Cette prestation n’est pas gratuite, Leverrier aurait facturé 12 000 francs son intervention. Leverrier fait aussi détruire l’installation de Collas sur le bastion, la jugeant inadaptée. Il déplace la station sur le bord du bastion. Les mesures commencent le 17 novembre mais le mauvais temps arrête les travaux.

L’emplacement de la station d’observation de Leverrier, sur le bastion Saint-André, peut-être localisé avec assez de précision car il donne tous les détails dans son compte rendu.

En prenant une carte de l’époque (elle date de 1853) et en partant de la cathédrale, on arrive au point L indiqué ci-dessous dans le cercle bleu. Aujourd’hui ce point se trouve au niveau du groupe d’immeubles de la rue de la Commune.

Leverrier n’usurpe pas sa réputation ! Il ne supporte pas qu’on puisse faire de l’astronomie hors de son contrôle, qui plus est avec un ses collaborateurs, et va alors tenter par tous les moyens de saboter l’initiative de Collas. Cela commence par des critiques acerbes sur la position de l’observatoire nautique de Collas, pourtant définie par Arago et confirmée par Humbolt.

Collas s’en plaint rapidement auprès de l’Académie des Sciences mais ne peut lutter contre Leverrier qui se justifie derrière les difficultés que Lépissier a eues pour observer depuis l’observatoire de Collas. Ce n’est plus à cause du mauvais temps, comme Lépissier l’avait signalé, mais en raison de vibrations causées par des mouvements de charges à proximité.

Le 17 novembre, avant le retournement de la lunette, l’inclinaison a éprouvé une variation brusque. Le sol de la station était sans cesse ébranlé pendant le jour par les lourdes voitures qui passaient sur le quai pour le service des travaux qu’on exécutait dans l’avant port.

Le 8 mars 1862, deux lettres de Collas et Thirion sont présentées au conseil municipal du Havre. Elles signalent les difficultés rencontrées par l’équipe pour l’installation de l’observatoire, et du grand retard accumulé. Ils demandent une suspension du paiement du bail, le temps que l’observatoire soit opérationnel et perçoive ses premiers revenus. Le conseil municipal renvoi l’examen de la demande à une commission qui sera composée de MM. Bellanger, Bigot de la Robillardière et Reydellet.

Le 29 mars suivant, les 3 membres de la commission rendent leur rapport. Ils soulignent l’importance, l’utilité et l’immense intérêt de l’établissement pour la sécurité des marins, et par retour, pour la réputation du port du Havre et pour les revenus que la ville en tirerait.

Ils décrivent ensuite l’observatoire, rappellent que le choix de son implantation avait été suggéré par Arago, puis validé par les autorités maritimes. L’observatoire est pourvu de nombreux équipements, dont la lunette méridienne, une pendule sidérale (montée par un horloger de l’Observatoire de Paris), un pendule régulateur, un appareil électro-magnétique qui permet de communiquer en télégraphie avec l’Observatoire de Paris. Il y a aussi un ensemble d’appareils destinés aux observations météorologiques, thermomètres, baromètres, hygromètres, pluviomètres, etc. M. Thirion, qui travaille encore pour le bureau des longitudes, assure les calculs astronomiques.

Brunner ne pouvant réaliser la lunette méridienne commandée par Collas, à cause d’un contentieux avec Leverrier sur la lunette qu’il devait fournir à l’Observatoire de Paris, Collas achète une lunette de Gambey.

Lunette méridienne de Gambey, récupérée par C. Flammarion en 1888, à Juvisy

La commission souligne que la correspondance qu’elle a pu consulter montre une coopération productive entre avec Leverrier de l’Observatoire de Paris et Collas, de même qu’avec le Bureau des longitudes, qui dépend du ministère de la Marine, et dont fait partie Thirion.

La commission ajoute que l’observatoire a été l’initiative d’un simple particulier qui a y déjà consacré deux années et fait des dépenses considérables, sans aucune contrepartie jusqu’à ce moment. Si Collas avait été astronome officiel, il aurait eu alors le droit à une indemnisation, comme en bénéficient les directeurs du théâtre, des sociétés d’études, d’horticulture, etc. Par contre, ils notent que le développement du port est surtout l’affaire de la Chambre de commerce, aussi ils préconisent que le maire se rapproche d’elle pour décider d’une subvention commune, limitée dans la durée, le temps que le projet puisse s’auto-financer par les revenus qu’il générerait.

Aucune décision n’est prise. Le soin est laissé au maire de s’accorder avec la chambre de commerce pour la subvention à accorder à Collas.

Les relations avec la mairie, plutôt bonnes jusqu’alors, s’enveniment après que Leverrier rend visite Just Viel.

On ne sait pas si Viel a tenté la moindre approche avec la Chambre de commerce, mais quelques jours après, Collas reçoit une lettre lui intimant l’ordre de payer son loyer, 4000 francs. Le 9 avril, le conseil municipal acte la demande de Collas d’avoir quelques jours de réflexion.

Le 27 avril Collas réitère une demande de subvention couvrant le bail des locaux qu’il occupe. Elle est à l’ordre du jour en conseil municipal le 8 mai. Les délibérations sont rapides et lapidaires : Collas a fondé son observatoire « à ses risques et périls », et l’utilité de l’établissement ne concerne que la chambre de commerce, pas la ville du Havre. C’est donc auprès de la chambre de commerce que Collas est invité à se retourner pour obtenir sa subvention et non auprès du Havre. Il lui est aussi reproché d’avoir sous-loué une partie des locaux (à la Poste et à l’Hospice), donc d’avoir perçu une partie de la somme réclamée sans payer son propre loyer.

Mais Viel rencontre à nouveau Leverrier à Paris et à son retour, il n’est plus question de subventionner l’observatoire, bien au contraire, il faut lui substituer un observatoire impérial sous le giron de Leverrier, exit donc l’observatoire privé de Collas.

Leverrier se déplace au Havre le mois suivant, non pas pour poursuivre les travaux de novembre 1861, mais pour faire les relevés géodésiques afin de translater la mesure du méridien depuis l’observatoire de Collas vers la flèche de la cathédrale Notre Dame. Cette décision est logique car une cathédrale est bien plus pérenne qu’un bâtiment de ville. Par-contre, il donne des instructions à son ingénieur, Bellot, pour qu’il n’utilise plus l’observatoire de Collas, mais monte un observatoire temporaire. Bellot trouve un emplacement sur la côte d’Ingouville et les mesures reprennent en juillet 1862.

Le 6 août, des poursuites sont engagées contre Collas par la ville. Collas est déclaré « notoirement insolvable », ce qui n’est pas étonnant car l’observatoire ne fonctionne toujours pas et ne dégage donc aucune recette, à par les loyers de la sous-location de quelques pièces du bâtiment. Le receveur principal du Havre, M. Vierpont fait procéder à la saisie exécutoire du mobilier et ordonne la vente pour le 22 août. La somme réclamée est portée à 7400 francs. Collas tente de s’opposer à cette vente par tous les moyens légaux mais aucun n’aboutit. Le 3 octobre 1862, les huissiers se présentent de nouveau à l’observatoire, saisissent le matériel et fixent la date de la vente au 3 novembre. La vente a lieu telle que l’explique Flammarion :

[L’observatoire de Collas] portait ombrage à M. Leverrier parce qu’il n’était pas sous ses ordres, et un jour que M. Collas était venu à Paris pour se plaindre au Ministre et attendait une sanction de ses justes griefs, l’irascible et puissant directeur de l’Observatoire de Paris trouva un moyen de faire vendre cet établissement ! y compris les meubles, et fit si bien jouer le télégraphe qu’à son retour au Havre, M. Collas n’y retrouva plus que son lit, deux chaises et une table.
Camille Flammarion « Mémoires »

Flammarion romance un peu trop. La vente est mieux décrite dans la lettre que Collas envoie au quotidien Le Siècle le 29 novembre 1862.

  • La vente commence le 3 novembre 1862 par le mobilier de l’observatoire.
  • Le 4 novembre à 10 heures, arrive un télégramme du ministre de l’instruction publique : « Est-il vrai que l’on vend le matériel de l’observatoire ? Dites-moi de suite ce que M. Collas doit à la ville. » Malgré cette missive, le maire maintient la vente et ce sont les instruments d’astronomie, de physique et la bibliothèque qui sont au programme. Faute d’enchérisseurs, ils sont bradés et acquis en majorité par le lycée impérial et le musée.
  • Le 5 novembre arrive un second télégramme de l’empereur Napoléon III cette fois : « Arrêtez la vente, l’Empereur payera pour M. Collas. » Le maire interrompt la vente mais il est trop tard, l’observatoire avait déjà été dépouillé la veille de ses principaux équipements. La lunette méridienne a été rachetée en 1888 par Flammarion et a servi dans son observatoire de Juvisy. Elle est maintenant conservée par la Société Astronomique de France que Flammarion avait créée.
Intérieur de la coupole de Juvisy. Aquarelle de L. Rudaux 1893, Société astronomique de France
La lunette de Gambey issue de l’observatoire de Collas se trouve juste derrière le pied de la grande lunette.

Le 8 novembre, Collas reçoit une lettre de M. Viel qui l’informe qu’il a bien reçu les 7400 francs réclamés. La fin de cette lettre est éloquente sur la façon dont Leverrier est intervenu dans cette aventure.

(…) je dois vous faire connaître que l’auguste intérêt dont vous avez été l’objet en cette circonstance est dû en grande partie à la bienveillante sollicitude de M. Leverrier.

Victor Borie concluait ainsi son article dans le Siècle du 22 novembre 1862, quand il prenait la défense de M. Collas

Vous verrez que, de cette belle coalition des deux fonctionnaires publics [J. Viel, maire du Havre, et U. Leverrier], pour étouffer une bonne action et détruire une belle institution, il résultera que le Havre n’aura point d’observatoire.

L’histoire montre qu’il avait raison : le Havre attendra près de 120 ans avant que la Société Astronomique du Havre n’inaugure l’observatoire de Saint-Martin-du-Bec en 1980.

Il y a une explication à la réticence de Leverrier. L’Observatoire de Paris disposait d’une horloge connue pour être très précise, en permanence ajustée avec les observations astronomiques qui y étaient faites. L’heure pouvait être transmise avec précision par un nouveau moyen très efficace : la transmission télégraphique. Il suffisait alors au bureau nautique de n’importe quel port de disposer d’une liaison télégraphique avec l’Observatoire de Paris, et de connaître sa longitude (calculée elle aussi par l’Observatoire de Paris) pour communiquer aux capitaines les informations nécessaires au réglage de leur chronomètre. Tout cela évidemment contre paiement, une manne très précieuse pour l’Observatoire de Paris. L’observatoire privé de Collas, premier du genre en France, aurait créé un précédent que Leverrier ne pouvait accepter…

On peut s’étonner de la façon dont Collas a obtenu des soutiens très hauts placés dans l‘état. Mais sa sœur avait épousé Jean Henri Chevreau en 1822. Celui-ci, député au Corps législatif par la 1re circonscription de l’Ardèche, membre du Conseil Général de la Seine et chevalier de la Légion d’Honneur, est décédé en 1854. Mais leur fils, Julien Théophile était préfet du Rhône et sénateur quand Collas a fondé son observatoire. Ces relations familiales expliquent certainement l’appui que Collas a obtenu même si elles ne lui ont pas permis de sauver son affaire.

Julien Théophile Henri Chevreau, Photo Nadar

On n’entend plus beaucoup parler de lui après ses déboires au Havre, à l’exception d’un mémoire intitulé « Cause des débordements fluviaux et moyen d’y remédier » en 1877 à l’Académie des Sciences signé L.-F. Collas.

En 1879, il tente un dernier recours auprès de la Chambre des députés pour que l’état et la ville du Havre lui remboursent l’argent saisi en plus de dommages et intérêts. Il est débouté. Son épouse avait aussi tenté un recours auprès de la ville du Havre en 1872 sans plus de succès. L’analyse de la Chambre des députés reconnait malgré tout la malveillance manifeste de Leverrier à l’encontre de Collas :

Si certaines sources le disent ancien officier de la marine marchande, voire capitaine au long cours, il est permis d’en douter car il n’en fait jamais état. Sur son acte de mariage, il a 38 ans, la profession indiquée est « propriétaire » sans faire état d’une appartenance à la marine marchande.

Louis François Collas est né le 10 mars 1807 à Argenteuil, de François Julien Collas, propriétaire cultivateur et de Marie Louise Roberge. Il a une sœur, Marie Eulalie Divine née en 1805. Ses parents décèdent en 1843 et 1844. Il épouse Marie-Aimée Mauchain à Blois le 8 octobre 1845, née à Paris le 20 mai 1817, elle a 10 ans de moins que lui. Ils auraient eu deux filles mais on n’en retrouve aucune trace. Sa femme décède le 15 juin 1880 à Rueil-Malmaison alors qu’il a 74 ans. Il s’éteint le 21 mai 1885 à Cormeilles-en-Parisis à l’âge de 78 ans.